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Sympathies inf i n i e
s
Nous ne résistons pas à l’envie de vous convier à la lecture de l’étude que Deleuze propose de la Recherche du temps perdu. Cette lecture fine et intelligente permet de briser les clichés sur cette œuvre. Le philosophe, de par la construction de son incipit, semble encourager le lecteur à approfondir cette immense cathédrale littéraire. A l’apprentissage du narrateur, de l’homme de lettres, doit répondre l’apprentissage lent et minutieux du lecteur.
Deleuze voit la
Recherche non pas tournée vers le passé mais vers le futur. A cela, il faudrait peut-être se demander si Proust ne goûte pas un platonisme accru et par conséquent n’entrevoit pas un présent
cristallisé dans un espace et un temps idéals et poétiques.
PROUST ET LES SIGNES
de Deleuze
En quoi consiste l’unité de A la recherche du temps perdu ? Nous savons du moins en quoi elle ne consiste pas. Elle ne consiste pas dans le mémoire, dans le souvenir, même involontaire. L’essentiel de la Recherche n’est pas dans la madeleine ou les pavés. D’une part, la Recherche n’est pas simplement un effort de souvenir, une exploration de la mémoire : recherche doit être pris au sens fort, comme dans « recherche de la vérité ». D’autre part, le temps perdu n’est simplement le temps passé ; c’est aussi bien le temps qu’on perd, comme dans l’expression « perdre son temps ». Il va de soi que le mémoire intervient comme un moyen de la recherche, mais ce n’est pas le moyen le plus profond ; et le temps passé intervient comme une structure du temps, mais ce n’est pas la structure la plus profonde. Chez Proust, les clochers de Martinville et la petite phrase de Vinteuil, qui ne font intervenir aucun souvenir, aucune résurrection du passé, l’emporteront toujours sur la madeleine et les pavés de Venise, qui dépendent de la mémoire, et, à ce titre, renvoient encore à une « explication matérielle ».
Il s’agit, non pas
d’une exposition de la mémoire involontaire, mais du récit d’un apprentissage. Plus précisément, apprentissage d’un homme de lettres.
Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes sont moins les sources du souvenir que les matières premières, les lignes de l’apprentissage. Ce sont les deux côtés d’une « formation ». Proust insiste constamment sur ceci : à tel ou tel moment, le héros ne savait pas encore telle chose, il l’apprendra plus tard. Il était sous telle illusion, dont il finira par se défaire. D’où le mouvement des déceptions et des révélations, qui rythme toute la Recherche. On invoquera le platonisme de Proust : apprendre est encore se ressouvenir. Mais, si important que soit son rôle, la mémoire n’intervient que comme le moyen d’un apprentissage qui la dépasse à la fois par ses buts et ses principes. La Recherche est tournée vers le futur, non vers le passé.
Apprendre concerne essentiellement les signes. Les signes sont l’objet d’un apprentissage temporel, non pas d’un savoir abstrait. Apprendre, c’est d’abord considérer une matière, un objet, un être comme s’ils émettaient des signes à déchiffrer, à interpréter. Il n’y a pas d’apprenti qui ne soit « l’égyptologue » de quelque chose. On ne devient menuisier qu’en se faisant sensible aux signes du bois, ou médecin, sensible aux signes de la maladie. La vocation est toujours prédestination par rapport à des signes. Tout ce qui nous apprend quelque chose émet des signes, tout acte d’apprendre est une interprétation de signes ou de hiéroglyphes. L’œuvre de Proust est fondée, non pas sur l’exposition de la mémoire, mais sur l’apprentissage des signes.
G. Deleuze, Proust et les signes (incipit), P.U.F, 1971, p.7-9.
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